Gratuité scolaire pour lutter contre la marchandisation de l'éducation

Qu’est-ce que la marchandisation de l’éducation

Par « marchandisation de l’éducation », nous entendons un double processus. D’une part, elle constitue la mise en concurrence des établissements postsecondaires lesquels se voient ainsi forcés à se reproduire à travers le marché. D’autre part, elle représente l’instauration d’un rapport marchand entre l’étudiant-e, sa formation et son université.

À la source de ce double processus se trouve les frais de scolarité et le mal-financement de l’éducation.

Le mal-financement des universités participe à la marchandisation de l’éducation

En effet, si l’on considère d’abord le mal-financement des universités, on constate une transformation progressive des sources et de la répartition de leur financement. Si en 1987, 87 % du financement des universités provenait de l’État, en 2019, ce n’était plus que 65,4 %.

Sources de revenus des universités

Cette transformation commence en 1990 alors que le gouvernement libéral de Robert Bourassa, profitant de la faiblesse du mouvement étudiant, met fin à 20 ans de gel des frais de scolarité et impose une hausse sur quatre ans, faisant passer ces frais de 580 $ à 1 630 $. Parallèlement, en 1995, le gouvernement fédéral coupe les transferts en éducation postsecondaire aux provinces et se met à privilégier un financement direct de la recherche, et ce, aux dépens du financement de base des universités.

Dans un contexte de compressions budgétaires, les universités se sont donc lancées dans une course au recrutement. En effet, en plus de la valeur des frais de scolarité, le financement public - et conséquemment la solvabilité des universités - repose sur le taux d’inscription.

Les parts individuelles et du privé ont dans ces conditions pris une place significative dans les décisions exécutives universitaires pour maintenir les organisations solvables. Ainsi, les inscriptions sont devenues une source de concurrence entre les universités.
Ironiquement, cette mise en compétition ne s’est pas traduite pas une amélioration de l’enseignement, mais elle « a plutôt entraîné des dépenses considérables en projets immobiliers et en mise en marché, au détriment de l’enseignement, de la recherche et d’autres missions universitaires ». En effet, les universités ont tenté notamment de développer des campus satellites à proximité d’institutions concurrentes pour s’emparer des parts de marché des autres universités. Comme l'explique Michel Seymour :

Cette surenchère immobilière entre les administrations universitaires a engendré une véritable dérive tentaculaire, coûteuse et appauvrissante pour les fonds de fonctionnement des établissements universitaires. Il ne s’agit pas des seuls exemples de mauvais financement. Il faudrait aussi parler des salaires mirobolants de certains administrateurs et des dépenses de publicité ayant atteint quelque 80 millions de dollars sur une période de cinq ans.

Les frais de scolarité participent à la marchandisation de l’éducation

Au-delà du mal-financement, les frais de scolarité participent à soumettre les étudiant-e-s aux impératifs du marché. En effet, des coûts élevés forcent les étudiant-e-s à développer un rapport en termes de coûts-bénéfices vis-à-vis de leur formation. Payer plusieurs milliers de dollars ou contracter une importante dette d’étude incite les étudiant-e-s à voir leurs études comme un investissement. De même, cela les pousse à choisir des programmes d’étude en fonction des salaires sur le marché de l’emploi. 

À ce propos, le gouvernement de François Legault souhaite renforcer davantage ce rapport marchand en conditionnant les bourses étudiantes et les enveloppes budgétaires aux programmes qui sont en adéquation maximale aux besoins du marché.

La stratégie caquiste est certes différente de celle libérale, mais la vision qui la sous-tend est la même : il faut éviter un « gaspillage » en termes d’éducation. C’est-à-dire que l’investissement que représente le système d’éducation publique doit produire des connaissances et des formations qui se traduisent par des retombées économiques directes.

En ce sens, le gouvernement craint qu’une trop grande accessibilité aux études fasse en sorte que les étudiant-e-s étirent leurs temps d’études. Or, cette inquiétude est infondée lorsqu’on considère que les frais de scolarité au cégep sont presque nuls et que la durée moyenne des études pour obtenir un DEC est de 2,4 ans pour un préuniversitaire et de 3,8 ans pour une technique.

En outre, le financement des études tend à favoriser leur complétion à temps. En effet, les étudiant-e-s n’ont pas à consacrer une partie de leur temps à travailler pour payer leurs frais de scolarité. Bref, de faibles frais de scolarité n’égalent pas nécessairement un allongement des études, au contraire.

Trahison de l’un des buts premiers du système public d’éducation postsecondaire

En fait, la marchandisation de l’éducation et les frais de scolarité trahissent l’un des buts premiers du système public d’éducation postsecondaire.

Il y a maintenant plus de 60 ans, le rapport Parent avait défini que le système d’éducation avait deux buts principaux : 

  1. s’assurer de fournir une main-d’œuvre qualifiée qui favorise le développement économique et social ;

  2. la formation de citoyen-nes doué-es d’un sens critique, capable de participer à la vie démocratique et ayant la capacité de se prémunir contre la manipulation et l’aliénation qui pourrait résulter de la société de consommation et de communication.

Or, la marchandisation de l’éducation compromet inévitablement ce deuxième aspect. En effet, la qualité sociale de l’éducation devient étrangère au système d’éducation publique. Elle n'est désormais qu’une qualité purement économique. En d’autres termes, les établissements d’enseignement se muent en des usines de production de main-d’œuvre, lesquelles doivent répondre qualitativement et quantitativement aux exigences du marché et non aux bienêtres de la société. Dans cette perspective, nul besoin de permettre à l’ensemble des citoyen-ne-s de contribuer à la vie politique et sociale par une compréhension des enjeux sociaux et par la transmission des savoirs culturels, intellectuels et scientifiques.